QU’EST-CE QUE LÀ VÉRITÉ ?

 

 

 

Dans la vanité des jours qui n’en finissent jamais, espérance, lassitude, de se succéder et de se ressembler, il y a une demi-douzaine de choses, pas beaucoup plus, l’amour, par exemple, ou la curiosité, ou l’ambition, qui nous jettent hors de nous-mêmes et qui nous interdisent de nous étendre sur le sable le long de la mer ou dans l’herbe des jardins, à l’ombre des grands arbres, et d’attendre que le temps passe. Et parmi ces choses, il y en a une qui est capable, dans sa simplicité et dans sa violence, de nous contraindre à renoncer au plaisir, au pouvoir, à la richesse, à l’égoïsme, à l’indifférence, à toutes les tentations, souvent si fortes, de « L’à quoi bon ? ». À renoncer même au bonheur, et peut-être à le mépriser. Pour aller un peu vite et tout dire d’un seul mot, c’est la vérité.

La vérité est, dans l’univers inconcevable où nous sommes jetés malgré nous, le repère le plus éblouissant. Elle s’impose à nous avec une autorité surprenante dont on se demande d’où elle vient. Même pour les menteurs, les tièdes, les paresseux, les lâches, ceux qui traduisent, selon la formule d’André Gide, numero deus impare gaudet par « le nombre deux se réjouit d’être impair » et qui trouvent qu’il a bien raison, la vérité, tout le monde le sait, mais personne ne sait pourquoi, brille comme un soleil dans le monde des esprits.

La vérité, bien entendu, le lecteur de la brève histoire du tout qui a eu la patience de nous suivre jusqu’ici doit commencer à s’en douter, nous est à jamais interdite. Il n’y a pas de vérité pour les hommes dans l’espace et dans le temps.

Comme notre justice, notre vérité bouge sans cesse, elle varie, elle change, elle se contredit avec allégresse. Il suffit d’attendre pour qu’elle se retrouve en miettes. Elle brille, elle meurt, elle renaît de ses cendres et elle jette mille feux avant de s’éteindre à nouveau. Elle n’aime rien tant que les masques, les fards, les déguisements, les jeux de miroirs. Elle est diverse et multiple. S’il y avait une vérité, et une seule, et que nous puissions y atteindre, les hommes seraient bien obligés de s’y soumettre sans hésitation ni murmures et de communier en elle. Les tensions se relâcheraient. Toute lutte s’évanouirait. La vie s’arrêterait. Et le monde. Il y a beaucoup de vérités et elles se combattent entre elles. La vérité est cachée. Et l’histoire se poursuit.

Ce qui exerce sur les hommes un attrait irrésistible et aussi inexplicable que le désir, la passion ou l’amour qui réussissent aussi à nous précipiter dans le monde mais sans nous détacher de nous-mêmes et de l’image, parfois paradoxale, que nous nous faisons de notre propre bonheur, ce n’est pas la vérité : c’est la recherche de la vérité. Nous savons dès le départ que cette recherche ne coïncidera jamais avec la vérité.

Nous pouvons tomber, par hasard ou après beaucoup d’efforts, sur des fragments de vérité. Jamais sur la vérité.

« Octave l’a emporté sur Antoine et sur Cléopâtre » peut être une vérité. « Il est cinq heures moins le quart » peut être une vérité. « Les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits » peut être une vérité. Mais il suffit de pousser un peu les idées et les mots pour constater que ces vérités sont liées à des systèmes, à des univers particuliers et partiels, à des points de référence, à un code, à un langage, et qu’elles ne concernent que de loin la vérité absolue qui ne nous appartient pas.

Chacun de nous n’est pourtant rien d’autre qu’un élan vers la vérité. Vers notre vérité, dont nous décidons à notre gré.

Vers la vérité de ce qui existe, et vers quoi nous nous hâtons sans espoir et sans fin. Et vers la vérité de l’être, qui nous reste cachée. Nous ne parvenons jamais qu’à une vérité dégradée. Nous n’en continuons pas moins à chercher la vérité. En physique, en histoire, en philosophie, en amour, dans la vie quotidienne, la vie de chacun des hommes consiste à en savoir un peu plus sur ce que nous ne savons pas. Nous savons que cet effort ne sert pas à grand-chose. Mais les hommes n’ont pas le choix : il leur faut faire de petites choses dont le sens leur échappe. L’un tranche un nœud d’un coup d’épée, l’autre franchit une rivière, un autre regarde une pomme tomber, un autre encore se jette, à une époque obscure, dans un avion pour Londres.

De temps en temps, il semble aux hommes, aux pauvres hommes, qu’ils découvrent des cieux. La vérité les éblouit. Ils tombent à genoux devant elle et ils se soumettent à sa loi.

Bouddha découvre des cieux sous un figuier pippala. Platon et Aristote découvrent des cieux en Grèce et ouvrent la voie royale où nous marchons encore. Alexandre le Grand découvre des cieux en Asie. Mahomet découvre des cieux dans les sables du désert. Masaccio et quelques autres découvrent des cieux dans la perspective. Christophe Colomb découvre par erreur des cieux nouveaux en Amérique. Descartes découvre des cieux dans le doute de la raison. Newton et Einstein découvrent des cieux dans la marche des étoiles. Michel-Ange et Mozart découvrent des cieux à jamais. Et chacun d’entre nous voit le ciel s’ouvrir dans un coup de tonnerre quand l’amour fond sur lui et que le monde flamboie.

Les hommes avancent vers quelque chose qui ne cesse jamais de reculer. Plus nous savons de choses et plus nous en ignorons. La vérité n’est pas une mine qu’on épuise peu à peu, un puits dont on voit le fond. C’est une course sans fin et une tâche infinie. On dirait que quelque chose de très grave et de très grand, caché derrière un rideau qui ne se lèvera jamais, se joue avec obstination et avec cruauté de nos espérances toujours déçues et toujours renaissantes.

C’est que les vérités successives qui s’offrent à nos efforts ne sont que les reflets de la vérité du tout. Le tout est la vérité même et nous lui courons après avec désespoir et maladresse.

« Qu’est-ce que la vérité ? » demande, sous le règne de Tibère, un procurateur de Judée à un agitateur mystique qui se présente comme le Messie d’un peuple colonisé par les légions de César et comme le fils de Dieu. Et l’écho de cette question, qui contient toutes les autres, résonne encore dans le monde.

La vérité n’est pas seulement le contraire du mensonge, une adéquation entre la parole et la réalité, un accord de la pensée avec le monde et avec elle-même, l’exactitude de l’information, le moteur de la science, l’ambition de toute religion. Elle est le tout lui-même. Notre pensée et notre corps sont notre vérité. Le monde est notre vérité. L’univers est notre vérité. Ce sont des vérités aléatoires et approximatives. Parce qu’il n’y a que le tout, et l’être derrière le tout, pour être la vérité.

Presque rien sur presque tout
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